À Lyon, il y a les fourgons de police, les casques, les manifestants, les téléphones levés au-dessus des têtes et cette tension qu’on finit par reconnaître avant même qu’il se passe quelque chose. Puis, au milieu de tout ça, arrive Baddy Deadpool sur une licorne blanche à roulettes avec une corne rose.
Sur le papier, ce n’est probablement pas lui qui possède l’équipement le plus adapté à une manifestation, mais c’est quand même vers lui que les regards finissent par se tourner.
La combinaison rouge et noire aide un peu. La licorne aussi.
Les films nous avaient préparés à voir Deadpool débarquer avec des armes, une moto ou une entrée suffisamment coûteuse pour occuper une bonne partie du budget des effets spéciaux. Baddy Deadpool, lui, peut arriver avec des poignées roses, de la musique et un véhicule dont les performances en maintien de l’ordre restent encore assez mal documentées.
Le plus étrange est que, passé le premier sourire, l’ensemble finit presque par paraître normal.
C’est peut-être parce que Baddy traîne depuis suffisamment longtemps dans les manifestations pour avoir créé sa propre catégorie. Il danse, filme, parle aux gens, se fait reconnaître, traverse les cortèges et va aussi voir les policiers avec la même facilité qu’un autre irait demander l’heure.
Il faut quand même s’arrêter quelques secondes sur ce dernier point, parce qu’une manifestation possède généralement des règles assez simples à comprendre. Les manifestants sont d’un côté, les forces de l’ordre de l’autre, et entre les deux chacun surveille ce que fait celui d’en face.
Baddy Deadpool semble avoir oublié de lire cette partie du règlement.
IL MANQUE UNE CASE
Dans une vidéo récente tournée à Lyon, on le voit s’approcher des policiers, les saluer et expliquer qu’il essaie de les faire sourire.
Puis il sort sa phrase.
« Un policier qui sourit, c’est un policier qui tape moins fort. »
C’est du Baddy Deadpool concentré dans une dizaine de mots. La phrase fait sourire, mais elle arrive dans une ville où, quelques jours auparavant, des manifestants, des syndicalistes et des parents avaient reçu des coups lors d’interventions policières, où le lacrymogène avait généreusement participé à plusieurs journées et où des policiers avaient eux-mêmes dû encaisser projectiles et affrontements.
La plaisanterie n’arrive donc pas exactement dans un salon de thé.
Pourtant, Baddy continue d’aller vers les policiers.
Certains sourient, d’autres beaucoup moins, ce qui après tout ressemble déjà assez bien à ce qui se passe lorsqu’on tente une blague dans n’importe quel groupe humain, sauf qu’ici une partie du public porte un casque et parfois un bouclier.
C’est là que Baddy devient difficile à ranger.
S’il restait uniquement avec les manifestants, la case serait assez facile à remplir. S’il passait son temps à faire des vidéos sympathiques avec les policiers, elle le serait également. Le problème est qu’il circule entre les deux et que notre époque aime modérément les gens qui compliquent le formulaire.
On veut savoir assez vite de quel côté quelqu’un se trouve.
Baddy, lui, peut être quelques minutes plus tôt dans le cortège, aller faire le con devant des policiers et finir ensuite dans les gaz avec tout le monde.
Ça manque franchement de discipline narrative.
LA LICORNE NE RÈGLE RIEN
Il ne faudrait pas non plus transformer la scène en grande histoire de réconciliation entre manifestants et policiers, parce que personne n’a signé de traité de paix sur le capot d’un fourgon.
Les raisons qui amènent les gens dans la rue restent là.
À Lyon, les dernières semaines ont été suffisamment mouvementées pour rappeler qu’une manifestation n’est pas seulement une succession de pancartes photogéniques et de slogans bien cadrés. Il y a eu des gens qui manifestaient pour leurs conditions de vie, leurs études, leur travail ou simplement parce qu’ils avaient le sentiment que quelque chose ne tournait plus très rond. Il y a eu des blessés, des violences policières documentées, des policiers pris à partie, des casseurs, des pillages et même un office du tourisme qui a fini en flammes.
Au milieu de ce bordel, une licorne ne résout évidemment rien.
Ce serait beaucoup lui demander.
Elle ne fait pas baisser les prix, ne remplit pas les postes manquants dans les services publics, ne remplace pas un salaire et n’empêche pas une charge de police si quelqu’un a décidé qu’il était temps de vider la rue.
Mais elle est là.
Et Baddy aussi.
Il met de la musique pendant que les autres apportent leurs revendications, leur colère, leur uniforme, leur appareil photo ou parfois juste leur curiosité.
Il ne retire rien au sérieux de ce qui se passe autour de lui, mais il ajoute quelque chose qui n’était pas prévu.
Du ridicule.
Pas forcément le ridicule qui se moque des gens. Plutôt celui qui arrive au mauvais moment et rappelle qu’une situation peut être tendue sans que chaque personne présente soit obligée d’avoir le visage d’un communiqué officiel.
QUAND LE PERSONNAGE LE PLUS DÉGUISÉ EST PEUT-ÊTRE LE MOINS ENFERMÉ DANS SON RÔLE
Une manifestation est quand même un drôle d’endroit lorsqu’on la regarde un peu longtemps.
Tout le monde y possède presque un costume.
Le policier a son uniforme. Le syndicaliste sa chasuble. Le journaliste son appareil. Le manifestant sa pancarte. Le casseur préfère généralement quelque chose qui cache suffisamment son visage pour éviter de participer au reportage du soir sous son état civil.
Puis Baddy Deadpool arrive déguisé de la tête aux pieds et réussit malgré tout à être celui dont on sait le moins exactement ce qu’il est censé faire.
C’est assez réussi.
Il suffit de regarder certaines de ses vidéos pour voir à quel point il dérègle légèrement l’image. Des gens viennent vers lui, le reconnaissent, filment avec lui, dansent quelques secondes, puis la manifestation reprend autour comme si un type rouge sur une licorne faisait désormais partie du mobilier urbain lyonnais.
Chez les policiers, le résultat est parfois encore plus étrange.
Il y a quelque chose d’assez amusant dans le visage d’un homme qui essaie de rester parfaitement professionnel pendant qu’un autre, habillé en Deadpool, lui met de la musique sous le nez. Le corps est prié de représenter l’autorité de l’État, mais la commissure des lèvres commence parfois à négocier son indépendance.
On peut tenir une ligne de police.
Tenir face à une licorne demande visiblement une autre formation.
LE PROBLÈME AVEC LES GENS QUI FONT RIRE AU MAUVAIS MOMENT
Baddy a déjà été critiqué lorsqu’il danse ou plaisante avec les policiers.
Ce n’est pas très surprenant.
Dans un contexte où des manifestants ont réellement pris des coups, où certains gardent un mauvais souvenir du gaz ou d’une charge, voir quelqu’un rigoler avec l’uniforme d’en face peut très bien agacer. Il n’y a rien d’incompréhensible là-dedans.
Mais cela crée aussi une situation assez particulière parce qu’un sourire devient presque une prise de position.
On entre alors dans cette zone merveilleuse des réseaux sociaux où un mouvement de bassin peut finir par nécessiter une analyse géopolitique.
Baddy danse avec un policier et quelqu’un y verra probablement une banalisation des violences policières. Il danse avec des manifestants et un autre pourra considérer qu’il soutient le mouvement. S’il reste simplement au milieu, il se trouvera toujours quelqu’un pour demander pourquoi il ne choisit pas clairement son camp.
La licorne, heureusement, semble conserver une ligne politique remarquablement stable.
Elle roule.
C’est peut-être ce qui me fait le plus sourire dans tout ça. Nous sommes devenus très forts pour transformer presque n’importe quel geste en déclaration officielle d’appartenance, alors que le principal intéressé est parfois juste en train d’essayer de faire danser quelqu’un.
Cela ne signifie pas que tout se vaut ni que le contexte doit être oublié. Quand il y a des violences policières, elles doivent être nommées. Quand des gens viennent casser ou attaquer des policiers, on peut également appeler cela par son nom sans avoir besoin de choisir une paire de lunettes différente.
Mais entre ces moments-là, il reste encore des êtres humains qui font parfois des choses assez peu compatibles avec le rôle qu’on leur avait attribué cinq minutes plus tôt.
Baddy se glisse précisément là-dedans.
QUAND BADDY ENTRE DANS LE CADRE
Il y a une chose que Baddy Deadpool maîtrise particulièrement bien sans qu’il soit nécessaire de lui inventer une philosophie complète, c’est l’art de déranger une image trop bien rangée.
Il suffit qu’il entre dans le cadre.
Derrière lui, les fourgons peuvent être parfaitement alignés, les policiers parfaitement équipés et les manifestants parfaitement remontés, mais il y aura toujours cette corne rose qui dépasse quelque part et qui rend l’ensemble légèrement moins conforme au scénario.
On peut évidemment continuer à commenter très sérieusement.
Un plateau de télévision y arriverait sans problème.
On pourrait inviter un ancien préfet pour analyser le risque représenté par les roulettes, demander à un spécialiste du maintien de l’ordre si la licorne possède une trajectoire prévisible et finir par afficher une infographie montrant son rayon d’action autour de la place Bellecour.
Quelqu’un demanderait probablement qui la finance.
Pendant ce temps, Baddy aurait déjà changé de rue.
Et peut-être que le meilleur moyen de parler de lui consiste finalement à ne pas chercher davantage de sens qu’il n’en faut.
Il y a une vraie colère autour.
Il y a de vraies violences.
Il y a des gens qui rentrent parfois chez eux avec davantage qu’un mauvais souvenir de la journée.
Et au milieu de tout ça, Baddy Deadpool continue d’arriver avec sa musique, son costume et une licorne dont la seule présence suffit à foutre un petit peu le bordel dans les rôles que chacun était censé tenir.
Il ne transforme pas la manifestation.
Il ne répare rien.
Il ne fait probablement pas sourire tout le monde non plus.
Mais pendant quelques secondes, un policier peut oublier de garder son visage de policier, un manifestant peut oublier de garder son visage de manifestant et quelqu’un derrière son téléphone peut filmer autre chose qu’une charge ou une vitrine cassée.
Ensuite chacun reprend sa route, son uniforme, sa colère ou son rôle.
Baddy aussi.
Avec l’avantage non négligeable que le sien prévoit déjà une licorne.
Chris Mouvman




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