J’ai demandé à ChatGPT ce qu’il savait de moi.

Pas après une crise de paranoïa numérique, simplement parce que j’étais tombé sur un article de Frandroid consacré à sa mémoire et que j’ai eu envie d’aller voir ce qu’il y avait dans le placard.

Je m’attendais à quelques préférences, deux ou trois projets souvent évoqués, peut-être une manière de travailler ou le souvenir d’une consigne répétée suffisamment de fois pour qu’elle ait fini par s’imprimer quelque part.

Il a commencé à dérouler.

À mesure que je lisais, j’avais un peu l’impression d’assister à mon propre déménagement. Des morceaux de conversations ressortaient les uns après les autres, débarrassés des hésitations, des fautes de frappe et des vingt messages parfois nécessaires pour arriver à une décision. Un projet côtoyait une contrainte pratique, une préférence, une idée abandonnée depuis ou quelque chose dont je ne me souvenais même plus avoir parlé.

Le plus gênant n’était pas qu’il invente. C’était justement que je reconnaissais la marchandise.

Personne n’avait forcé la porte. J’avais donné presque tout ça moi-même, généralement parce que j’avais une bonne raison de le faire. Pour obtenir une réponse plus précise, éviter de recommencer une explication depuis le début ou reprendre un travail là où nous l’avions laissé.

Dans cette affaire, j’étais donc à la fois la personne fichée, le fournisseur des renseignements et le type au guichet qui s’assurait régulièrement que le dossier était assez complet pour obtenir une bonne réponse.

Difficile ensuite de reprocher au secrétaire d’avoir pris des notes.

2 050 SOUVENIRS ET UN CHIFFRE QUI RESTE EN TÊTE

L’article de Frandroid s’appuie sur une étude publiée en 2026 à partir de 2 050 éléments de mémoire provenant de 80 utilisateurs réels de ChatGPT.

Dans cet échantillon, 96 % des souvenirs avaient été créés sans que l’utilisateur demande explicitement à ChatGPT de retenir l’information. Plus de la moitié, 52 %, contenaient des éléments qualifiés de psychologiques par les chercheurs, comme des aspirations, des émotions, des croyances ou des projets. Vingt-huit pour cent comportaient des données personnelles entrant dans les catégories du RGPD et 35 % des participants avaient au moins une information de santé présente dans leur mémoire.

Le chiffre des 96 % est évidemment celui qui attire l’œil. On imagine assez facilement une IA assise dans un coin avec un petit carnet pendant qu’on parle.

Mais l’étude dit aussi autre chose. Quatre-vingt-quatre pour cent des souvenirs analysés étaient directement fondés sur ce que les utilisateurs avaient eux-mêmes raconté.

La machine n’avait donc pas eu besoin de nous suivre jusqu’au supermarché ou d’interroger les voisins. Nous avions parlé, elle avait retenu ce qui semblait pouvoir servir plus tard.

Et depuis cette étude, la mémoire de ChatGPT a encore évolué. Le système actuel ne fonctionne plus seulement comme une collection de petits souvenirs indépendants. Il peut synthétiser des éléments provenant de plusieurs conversations, mettre à jour certains contextes lorsque la situation change et conserver ce qu’il estime encore utile.

Autrement dit, on n’est plus seulement devant une boîte remplie de post-it.

Ils commencent à être classés.

LE PROBLÈME, C’EST QUE C’EST AUSSI CE QU’ON LUI DEMANDE

C’est là que mon inquiétude devient légèrement moins confortable, parce que dans la pratique j’attends précisément de ChatGPT qu’il fasse ce travail.

Lorsque nous avons passé du temps sur un sujet, je n’ai pas spécialement envie de revenir trois jours plus tard et de découvrir qu’il faut tout reprendre depuis le début. Si nous avons déjà éliminé une solution, je préfère qu’il évite de me la représenter avec l’enthousiasme de quelqu’un qui vient d’avoir une idée révolutionnaire.

Et quand il oublie, ma première réaction n’est généralement pas de célébrer une magnifique victoire de la protection de ma vie privée.

C’est plutôt de me demander pourquoi il ne s’en souvient pas alors qu’on en a déjà parlé.

Puis le phénomène inverse se produit. Il ressort spontanément une contrainte ou une préférence donnée bien plus tôt et, pendant une seconde, la question devient presque opposée.

Pourquoi il sait encore ça ?

C’est toute l’ambiguïté du système. Nous voulons qu’il connaisse suffisamment notre contexte pour être utile, mais pas au point que la quantité d’informations réunies commence à nous surprendre.

Idéalement, il faudrait qu’il retienne exactement ce qui nous arrange, oublie ce qui ne nous intéresse plus et comprenne tout seul à quel moment une information vient de changer de catégorie.

Même pour une intelligence artificielle, le cahier des charges commence à être sérieux.

ON NE VIENT PAS RACONTER SA VIE

Le plus intéressant, c’est que tout cela ne passe pas forcément par de grandes confidences.

On ne se connecte pas à ChatGPT avec l’intention de rédiger son autobiographie. On vient pour comprendre un courrier, choisir entre deux solutions, préparer un achat, écrire un message ou organiser un projet.

Puis il faut donner du contexte.

Pour expliquer pourquoi le courrier pose problème, il faut parler de la situation. Pour comprendre la situation, il manque un détail. Puis un autre. Et à un moment arrive cette phrase qui doit probablement précéder un nombre assez respectable de conversations très longues.

« Attends, je vais t’expliquer depuis le début. »

La formule de politesse que nous étions venus chercher peut alors tranquillement aller prendre un café.

Un quart d’heure plus tard, on a raconté ce qu’on avait déjà tenté, ce qu’on voulait obtenir, pourquoi ça ne marche pas et parfois quelques éléments qui n’avaient, au départ, aucun rapport évident avec la question.

Puis on revient quelques jours plus tard pour autre chose.

Dans la vie ordinaire, toutes ces informations auraient probablement été réparties entre plusieurs personnes. Un ami connaîtrait un morceau, un proche un autre, un collègue encore autre chose. Avec ChatGPT, beaucoup de sujets différents peuvent finir au même endroit.

Pris séparément, ce sont des échanges banals.

Mis bout à bout, ils commencent à dessiner une version de nous-mêmes faite de projets, de préférences, de contraintes et de questions qui reviennent plus souvent qu’on ne voudrait peut-être l’admettre.

Ce n’est pas quelqu’un qui nous connaît comme un humain nous connaît. Une mémoire informatique ne sait pas ce que représente une odeur d’enfance ou pourquoi une chanson particulière peut nous retourner en trente secondes.

Mais elle peut très bien savoir qu’un projet revient depuis des mois, qu’une contrainte semble importante ou que nous avons posé quatre fois presque la même question en espérant secrètement qu’une autre réponse finira par apparaître.

Il paraît que la persévérance est une qualité.

LE DOSSIER N’ÉTAIT PAS CACHÉ, JE NE L’AVAIS SIMPLEMENT JAMAIS REGARDÉ COMME ÇA

Ce qui m’a finalement marqué n’est pas que ChatGPT possède une mémoire. Je savais qu’elle existait et, dans les faits, j’en profite régulièrement.

C’est d’avoir vu plusieurs éléments regroupés au même endroit.

Une information isolée ne provoque pas grand-chose. Dix informations exactes qui se suivent commencent déjà à produire un autre effet, surtout lorsqu’on se souvient très bien pourquoi chacune d’elles est arrivée là.

On peut évidemment désactiver la mémoire ou utiliser des conversations temporaires lorsqu’on ne veut pas qu’un échange vienne enrichir le contexte. On peut aussi consulter ce que ChatGPT retient et lui signaler qu’une information n’est plus correcte.

Mais je crois que la vraie question est moins spectaculaire que celle d’une IA qui nous espionnerait en secret.

Elle ressemble plutôt à ça.

Combien de choses sommes-nous prêts à raconter à un outil dès lors que chacune d’elles, prise séparément, nous permet simplement d’obtenir une meilleure réponse ?

Parce qu’il n’y a pas eu pour moi de grand moment où j’ai décidé de confier ma vie à ChatGPT. Il y a eu des dizaines de moments où j’avais besoin d’un renseignement, d’un avis, d’une comparaison ou d’un coup de main.

Et à chaque fois, j’ai apporté un peu de contexte pour que la réponse soit meilleure.

Puis un jour, j’ai demandé ce qu’il savait.

Le dossier m’a paru étonnamment fourni.

Je pouvais difficilement prétendre ne pas reconnaître l’écriture.

J’avais tenu le stylo.

Chris Mouvman

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