Imaginons une panne d’électricité qui dure un peu plus longtemps que prévu.

Au début, rien de très inquiétant. Le téléphone affiche encore 63 %, le congélateur reste fermé et la cafetière vient simplement de rappeler à toute la maison qu’elle appartient, elle aussi, à la civilisation électrique. On attend que ça revienne, comme on l’a déjà fait cent fois.

Puis les heures passent.

Le réseau mobile commence à devenir capricieux, certains commerces ne prennent plus la carte, le distributeur du quartier affiche un écran noir et quelqu’un essaie probablement d’y insérer la sienne une seconde fois, au cas où la machine aurait seulement manqué de motivation.

En fin de journée, le téléphone est presque vide et la panne commence à changer de nature. On ne se demande plus vraiment quand Netflix reviendra, mais combien de temps le frigo va tenir, s’il sera possible de payer demain ou ce qui fonctionne encore lorsque toutes les choses que l’on utilise sans y penser commencent à dépendre les unes des autres.

Aucun zombie n’a pourtant eu la politesse de se présenter. Pas de météorite, pas de sirène annonçant la fin de la civilisation, seulement quelques services ordinaires qui cessent de répondre en même temps.

C’est beaucoup moins spectaculaire.

Et probablement beaucoup plus réaliste.

L’EUROPE NOUS DEMANDE DE TENIR TROIS JOURS

Le 26 mars 2025, la Commission européenne a présenté sa stratégie pour une « Union de la préparation ». Derrière le vocabulaire assez administratif, il y a une idée très concrète. Les Européens devraient être capables de tenir au moins 72 heures lorsqu’une crise importante perturbe les services habituels.

Les scénarios envisagés sont larges. Catastrophes naturelles, cyberattaques, sabotage, tensions géopolitiques, manipulation de l’information, atteintes aux infrastructures et conflits font désormais partie du même paysage de préparation.

La France recommande elle aussi de disposer chez soi de quoi tenir trois jours, avec notamment de l’eau, de la nourriture qui ne nécessite pas de cuisson, une lampe, une radio à piles, les médicaments indispensables, quelques documents importants et de l’argent liquide. La Sécurité civile prévoit six litres d’eau par personne.

Rien qui exige de convertir la cave en bunker ou de commencer à fabriquer des conserves pour 2047.

Ce qui m’intéresse davantage, c’est que cette logique s’installe désormais officiellement dans plusieurs pays européens.

L’Allemagne recommande idéalement dix jours d’autonomie, même si trois jours constituent déjà une première base. La Norvège est passée en 2024 de trois jours à une semaine complète. Là-bas, la proportion de personnes déclarant stocker de l’eau potable est passée de 21 % en 2017 à 47 % en 2024.

Autrement dit, ce n’est plus seulement un conseil perdu au fond d’une brochure que personne ne lit. Dans certains pays, les habitudes commencent réellement à changer.

Il faut tout de même préciser quelque chose. Les États n’ont pas découvert en 2025 qu’une tempête pouvait couper l’électricité. La France avait déjà des recommandations de préparation bien avant cela, et l’Allemagne travaille depuis longtemps sur la protection civile.

Ce qui a changé, c’est surtout la liste des raisons pour lesquelles on pourrait avoir besoin de ces réserves.

La tempête et l’inondation sont toujours là, mais elles ont été rejointes par le sabotage, les cyberattaques, les pénuries énergétiques et la possibilité qu’un conflit européen touche directement les infrastructures du quotidien.

Le placard est le même.

Le décor autour a changé.

NOUS AVONS PASSÉ DES ANNÉES À SUPPRIMER LES PLANS B

Ce retour de la préparation domestique arrive à un moment assez amusant, parce que notre quotidien a suivi exactement le chemin inverse pendant des décennies.

Nous avons remplacé l’argent liquide par la carte, puis parfois la carte par le téléphone. Les cartes routières ont disparu au profit du GPS, le carnet d’adresses est parti dans le cloud, les billets sont devenus des QR codes et une partie de nos papiers administratifs vit désormais derrière un identifiant, un mot de passe et parfois un code envoyé sur un appareil qui doit lui-même avoir du réseau.

Tout cela est infiniment plus pratique.

Je n’ai aucune nostalgie particulière pour le temps où il fallait imprimer un itinéraire avant de partir ou conserver vingt numéros de téléphone sur un bout de papier près du fixe.

Mais nous avons gagné cette simplicité en empilant beaucoup de choses sur les mêmes infrastructures.

Le téléphone en est probablement le meilleur résumé. Il contient aujourd’hui la banque, les billets, les réservations, les contacts, les cartes, les codes et suffisamment de morceaux de notre quotidien pour qu’à 4 % de batterie ce ne soit plus seulement un téléphone qui meurt, mais une petite administration personnelle qui commence à fermer ses bureaux.

Le problème n’est pas que cette technologie fonctionne mal.

Elle fonctionne justement tellement bien qu’on oublie ce qui se passe lorsqu’elle ne fonctionne plus.

On peut payer une baguette avec une montre, ouvrir certaines portes avec un smartphone et commander presque n’importe quoi depuis un canapé, mais il suffit de retirer suffisamment longtemps l’électricité et les télécommunications pour redécouvrir assez vite la valeur d’un billet, d’une bouteille d’eau ou d’une lampe qui n’attend pas une mise à jour avant de s’allumer.

Il y a quelque chose d’assez savoureux à voir nos sociétés numériques redécouvrir les plans B après avoir passé des années à les rendre inutiles.

Ce n’est pas un retour en arrière.

C’est plutôt le constat que la modernité fonctionne beaucoup mieux avec une roue de secours.

LE SURVIVALISME PEUT RESTER AU GARAGE

Dès qu’on parle de réserves, d’autonomie et de crise, le survivaliste n’est jamais très loin. On imagine assez vite le type qui possède huit cents boîtes de haricots, trois groupes électrogènes et une idée très précise de ce qu’il fera lorsque l’État s’effondrera mardi prochain.

Ce n’est pas vraiment ce que demandent les recommandations européennes.

L’objectif des 72 heures est beaucoup plus modeste. Lorsqu’une crise touche beaucoup de monde, les secours ne peuvent pas arriver partout au même moment. Si une partie de la population peut se débrouiller seule pendant quelques jours, les moyens disponibles peuvent être dirigés vers les personnes qui en ont réellement besoin.

Ce n’est donc pas apprendre à vivre sans société.

C’est accepter qu’elle puisse momentanément fonctionner moins bien.

La nuance change beaucoup de choses.

Avoir quelques litres d’eau chez soi ne signifie pas que l’on attend l’effondrement de l’Occident. Cela signifie simplement que l’on préfère ne pas découvrir au moment où le robinet cesse de couler qu’un être humain consomme beaucoup plus d’eau qu’il ne l’imaginait lorsqu’elle sortait gratuitement du mur.

Même chose pour les paiements. Tant que tout fonctionne, garder du liquide paraît presque archaïque. Le jour où les terminaux bancaires s’arrêtent, le billet de vingt euros retrouve soudain une modernité remarquable.

Nous avons cette étrange tendance à considérer comme dépassé tout ce dont nous n’avons plus besoin quotidiennement.

Jusqu’au jour où nous en avons besoin.

NOTRE AUTONOMIE EST PLUS FRAGILE QU’ELLE EN A L’AIR

Ce sujet raconte finalement moins la peur d’une catastrophe que notre rapport au confort.

Nos vies quotidiennes reposent sur des systèmes extrêmement performants dont nous ne voyons presque plus l’existence. L’électricité arrive, l’eau coule, le réseau répond, la banque valide, le GPS trouve la route et la livraison sait généralement dans quel immeuble nous habitons.

Nous avons tellement intégré cette fiabilité qu’elle ressemble désormais à une loi naturelle.

Sauf que ce ne sont pas des lois naturelles.

Ce sont des infrastructures.

Et plusieurs d’entre elles dépendent les unes des autres.

Une longue panne électrique peut affecter les télécommunications, les paiements, certains systèmes de chauffage ou de distribution, les commerces et parfois l’approvisionnement en eau. Ce n’est pas parce que le monde s’effondre, mais parce que plusieurs couches de notre quotidien reposent finalement sur les mêmes fondations.

C’est peut-être cela que les politiques de préparation européennes sont en train de rappeler.

Pas que nous devrions avoir peur.

Pas que la guerre arrivera demain matin.

Simplement que l’idée selon laquelle tout fonctionnera toujours, partout et immédiatement est devenue suffisamment fragile pour que les gouvernements préfèrent désormais nous demander de prévoir autre chose.

Trois jours en France et au niveau européen.

Une semaine en Norvège.

Davantage encore dans les recommandations allemandes.

La durée change, mais le message est assez semblable. Garder un minimum de marge entre le moment où les réseaux cessent de fonctionner normalement et celui où l’organisation collective réussit à reprendre la main.

Finalement, les autorités ne nous demandent pas de devenir survivalistes.

Elles nous demandent presque de redevenir légèrement prévoyants.

Ce qui est assez différent.

Et si une grosse panne arrive un jour, la surprise ne sera peut-être pas de découvrir que nos sociétés modernes sont particulièrement fragiles.

Ce sera plutôt de réaliser combien de gestes parfaitement ordinaires reposaient sur une prise électrique, une antenne, un serveur ou quelques barres de réseau affichées en haut d’un écran.

Pendant des années, nous avons surtout cherché à rendre ces dépendances invisibles.

Il suffit parfois de quelques heures de panne pour les remettre toutes dans la pièce.

Chris Mouvman

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